Tête de turc

 

 

Je suis étendu sur le gravier, et je pleure  pendant qu’une horde hurlante s’acharne sur moi, j’ai mal, ma maman n’est pas là et les grands continuent, ils me battent et me font mal, j’ai six ans, et je suis différent.

Je refuse de parler à ces représentants de l’intelligentsia de demain qui ne savent tenir un stylo et qui pour lesquels une dictée est l’expression ultime de la limite de la connaissance, j’ai dix ans et je suis différent.

Bien sûr il est facile d’écraser celui qui est à terre, quel beau privilège et quelle belle victoire de m’avoir battu jusqu’à je crie mon mal de terreur.

Pourtant, je ne demande qu’à comprendre, mais j’aime être seul, j’aime lire, je trouve mon équilibre dans la réflexion. Evidemment, les jeux imbéciles et criards me sont étrangers, je ne prends pas part aux courses effrénées qui à chaque sorties distinguent le plus fort. Ils ont repris à leur charge le caractère bestial de la force physique consacrant par là leur future entrée dans la vie manichéenne en pensant que le plus fort doit gagner; j’ai quatorze ans et je suis différent.

Ils n’ont pas réalisés un instant que l’intelligence et la raison sont un rempart puissant contre leur instinct grégaire et malheureusement j’ai l’impression de voir devant moi les témoins terrifiants de leur future inquisition pseudo démocratique. Ils se croient invincibles car ils réussissent là ou d’autres échouent par manque de moyens. La souffrance que je ressens est avant tout une souffrance de laissé pour compte car ils sont incapables de me comprendre.

Ils me rendent responsable de toutes leurs erreurs et ils me le font payer chers en m’isolant de plus en plus, mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que j’ai le pouvoir, maintenant de dominer mes craintes et d’avancer à travers ce troupeau broutant la bêtise humaine sans me retourner sur ceux qui plus tard seront les esclaves de la société qu’ils auront eux-mêmes corrompue.

Je suis adulte et je suis différent.

Il suffit de les voir essayer de gérer leurs sentiments et leurs pulsions pour se rendre compte qu’ils sont devenus experts dans la stratégie de l’échec. Où sont ces valeureux guerriers des cours de récréation qui hurlaient leur victoire en abattant les plus faibles. Où sont ces demi-dieux d’un empire éphémère qui croyaient trouver leur bonheur dans la pestilence qu’ils agitaient autour d’eux ?

Ce sont les chèvres du troupeau qui se regroupent sous les aboiements féroces des chiens qu’ils caressaient à l’époque de leur grandeur. Les bergers n’hésitent plus à les mordre et à les ranger en paquets de viande déjà avariés par leur propension à vieillir plus rapidement que ceux qu’ils abhorraient hier.

La carapace que je me suis forgée, est impénétrable aux tentatives minables que font aujourd’hui ceux qui me molestaient hier. La résistance intellectuelle que j’ai développée me rend imperméable aux coups qu’ils essaient encore vainement de me donner. La réponse vient d’elle-même, c’est une réponse qu’ils sont incapables de comprendre, c’est la réponse du savoir  face à celle de la médiocrité.

Seigneurs d’avant-hier et vassaux aujourd’hui, les douves de leurs châteaux ne contiennent plus qu’une fange fétide dans laquelle ils nagent éperdument vers ce qu’ils croient être leur salut.

La barrière qu’ils avaient érigée envers les plus faibles s’est brisée en tant d’éclats si nombreux qu’ils ne voudraient les compter s’ils en avaient encore le pouvoir et la force. Ce sont eux maintenant les reclus de l’intelligence et les mendiants de la connaissance. Comment peut-on imaginer survivre sur une terre qui ne donne qu’à ceux qui la cultivent. La prédiction était présente depuis longtemps, car on ne bâtit pas une vie sur du superflu mais sur une intelligence concrète, celle qui se manifeste pendant que ceux jouent à qui perd gagne, gagnent plus souvent qu’à leur tour en maniant l’hypocrisie et la force brute comme deux massues de papier.

Mais ces massues ne sont en fait que le bras armé de leur incompétence vitale face au monde qui les entoure.

La vie est un jeu pervers ou les vainqueurs seraient les perdants si les perdants avaient le sentiment de vaincre. C’est si facile.

 

 

                                                          

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